samedi, septembre 6

Pourquoi si peu de femmes dans la blogosphère ?

Par olympe,
 
Un blogueur sur deux serait une femme. Ce n’est pas l’impression que donnent les classements des blogs influents. Décryptage.

Dessin d'après J. Howard Miller (Mike Licht/ NotionsCapital.com/Flickr).

Bien que le plafond de verre soit le thème de mon propre blog, je ne m’attendais pas à constater que les femmes sont tout aussi peu représentées parmi les blogs dits influents que dans les hautes sphères de la vie professionnelle ou politique.

Qu’est-ce que le « plafond de verre »  ?


Le plafond de verre qui empêche les femmes d’accéder aux mêmes responsabilités que les hommes est une réalité. Les preuves sur ce blogrésolument féministe. Au Canada on parle également de « plancher collant ».

A l’occasion des assises du Net qui se sont tenues en mai, une blogueuse avait noté qu’elle était la seule femme invitée au diner organisé par le secrétaire d’Etat. Cela a donné lieu à quelques commentaires puis chacun est passé à autre chose.

Je venais de démarrer mon blog et n’ayant alors qu’une vision assez floue de ce qu’était la blogosphère, je n’ai vu dans cet événement que la répétition d’un phénomène bien connu  : les instances officielles n’ont pas pris la peine de s’assurer de la représentativité de leurs interlocuteurs et sont allées aux plus visibles donc, comme d’habitude, des hommes.

Les femmes ne font pas partie du club

A la même période, des blogueurs qui se réunissent de temps en temps dans un café parisien regrettaient l’absence de femmes à leurs réunions, alors que tous et toutes étaient cordialement invité(e)s.

Devenant une blogueuse un peu plus expérimentée, j’ai entrepris de référencer mon blog ; sur Wikio par exemple. C’est en consultant le classement des cent premiers blogs que j’ai compris pourquoi les blogueuses ne se rendaient pas aux réunions  : c’est simple, elles ne font pas partie du club  !

J’ai examiné avec soin les différents classements (ceux de septembre) et ai cherché à connaître le sexe de leurs auteur(e)s  : c’est en général assez facile sauf lorsqu’il s’agit de blogs collectifs. Les résultats sont édifiants  : aucune femme parmi les vingt premiers blogs.

Mais peut-être est-ce du au fait qu’il y a parmi ces blogs de nombreux blog high-tech, dont les auteurs ne sont pas toujours identifiables, je suis donc allée voir les blogs de la catégorie politique  : la première femme est en dix-neuvième place, et ce n’est pas une blogueuse anonyme, il s’agit de Corinne Lepage. Dans la catégorie divers, je n’ai pas vu de femmes parmi les vingt premiers blogs. Il faut aller dans le classement des blogs loisirs ou BD pour en trouver.

Je ne n’ai pas eu à chercher beaucoup pour trouver d’autres exemples et constater que le phénomène est assez général. Ainsi le site du magazine Elle (Elle  ! ) conseille une dizaine de blogs politiques , dont seulement deux blogs de femmes. Et Rue89 ne citait parmi « les blogs qu’ils aiment » que deux blogs féminins (trois depuis que le mien y a été ajouté).

Pourtant, lorsque je surfe je croise de nombreux blogs tenus par des femmes y compris dans la catégorie des blogs d’opinions (un blogueur sur deux serait une femme, lit-on ici ou là). Alors pourquoi ne les retrouvent-on pas parmi les blogs qui comptent  ?

On invoque habituellement pour expliquer le plafond de verre la difficulté pour les femmes, sur lesquelles repose encore l’essentiel des tâches domestiques, de concilier vie professionnelle et vie familiale, le retard pris à l’occasion des congés maternité, le choix en début de carrières de postes moins porteurs, la faiblesse de leurs réseaux ou le fait que la double mobilité étant difficile à gérer pour un couple, l’arbitrage est plus fréquemment effectué en faveur du poste de l’homme.

Tout cela est exact, mais n’explique pas du tout pourquoi, alors que les femmes prennent le temps de bloguer, elles seraient une fois de plus moins visibles et moins mises en avant. C’est qu’en réalité, ces différences sont d’abord la conséquence de modes de pensée et de comportements profondément ancrés dans la culture et nos schémas inconscients. Ces comportements sont collectifs, ils sont autant portés par les femmes que par les hommes et il serait important que nous en prenions davantage conscience pour que les choses changent.

Parmi les nombreux mécanismes en jeux, deux expliquent, me semble-t-il, l’essentiel de ce qui se passe sur le Net  : les femmes n’aiment pas les mêlées et « blogueur » est un nom masculin…

Les femmes n’aiment pas les mêlées

Des sociologues ont observé une cour de récréation. Les petits garçons occupent l’espace central, les filles, en plus petits comités, investissent davantage les coins. Lorsqu’ils jouent au ballon les garçons se jettent tous dessus en même temps. Les filles jouent moins souvent au ballon, mais lorsqu’elles le font, leur comportement est beaucoup plus réaliste  : elles ne s’engagent que lorsqu’elles ont une chance de succès raisonnable. Les petits garçons eux sont tous persuadés de gagner et aucun n’hésitera à se relancer dans la mêlée. Un seul enfant emportera le ballon, mais on peut prédire que ce sera plus fréquemment un garçon !

Dans la vie, les choses se passent de la même façon. Outre que les femmes accordent certainement moins d’intérêt au fait même de l’emporter, elles se mettent surtout moins en avant et sous-estiment à l’avance leurs résultats. Par ailleurs, la confiance qu’elles ont en elles est davantage influencée par les commentaires qui viennent d’autres personnes.

Par exemple, on sait que pour choisir une classe de première scientifique, les jeunes filles ont besoin en moyenne de quatre points de plus que les garçons. Une étude américaine avait montré que les filles participant à un concours d’orthographe se retiraient si elles jugeaient que les autres concurrents étaient meilleurs et qu’elles n’avaient aucune chance de gagner. Même si cela était faux. Pire encore, lorsque l’on demande à des étudiants de prédire leurs prochaines notes, les garçons la surestiment très souvent, ce que ne font pas les filles.

Les femmes se mettent donc d’elles-mêmes bien moins en avant que les hommes. Or pour faire partie des blogs influents, il ne suffit pas d’attendre les lecteurs. Il faut, au minimum, s’inscrire sur des sites de référencement. Il faut se persuader que son blog intéressera de nombreuses personnes, qu’il peut devenir le meilleur dans son domaine, il faut interpeller d’autres blogueurs (et surtout ceux qui sont déjà célèbres et comptent de nombreux lecteurs), il faut ne pas hésiter à engager la discussion, voire la polémique et donc accepter le cas échéant accepter d’être la cible d’attaques.

Toutes choses que les femmes font beaucoup moins facilement que les hommes. Mais peut-être aussi savent-elles que de toute façon on remarquera moins leurs compétences et leur production.

A quoi pensez vous en entendant parler de « blogueurs »  ?

La langue française ne nous aide pas. Le fait que « le masculin l’emporte » n’a pas que des conséquences grammaticales. Qui pense d’abord à une femme en évoquant « les droits de l’Homme »  ? qui visualise des femmes lorsque l’on parle « des blogueurs »  ?

En fait la langue ne fait que conforter des façons de penser qui font qu’il est beaucoup plus difficile pour une femme d’attirer l’attention sur ses compétences ou ses réalisations et de se distinguer de la masse.

D’une part parce que les femmes sont définies par rapport aux hommes, l’inverse n’étant pas vrai. L’appartenance au genre femme saute aux yeux bien davantage que l’appartenance au genre homme. Lorsqu’on demande à des sujets de décrire le plus vite possible une personne à partir d’une photo de son visage, la majorité de descriptions de femmes commencent par la mention du sexe, ce n’est pas le cas pour les descriptions d’hommes.

Et cela commence très tôt puisque lorsqu’on demande à des écoliers de six ou sept ans de décrire leurs camarades, ils décrivent généralement les filles en les comparant aux garçons, par l’absence de certaines caractéristiques ; elles ne sont pas fortes, elles ne courent pas vite, etc.

Bref, les femmes sont d’abord perçues comme des représentantes de leur genre. Les hommes, eux, sont perçus comme des individus distincts et distinguables.

D’autre part, parce que les femmes font partie d’un groupe dont les membres sont moins bien différenciés. Il s’agit là encore d’un phénomène de psychologie sociale bien connu  : nous avons tendance à considérer les membres d’un autre groupe comme homogènes et à généraliser les caractéristiques attribuées à ses membres (les ch’tis sont sympas, les Auvergnats sont radins…).

Cet effet est encore accentué selon qu’un groupe est jugé dominant ou dominé (cette appréciation pouvant être tout à fait subjective)  : nous retenons davantage d’informations à propos des membres d’un groupe dominants  : les gagnants d’un match, les supérieurs hiérarchiques.

Ces effets jouent à plein pour les femmes qui tentent d’investir les lieux de pouvoir, mais ne font partie du groupe dominant. On peut très bien imaginer qu’ils jouent pour l’internaute qui discrimine plus facilement les blogueurs masculins (ce qui suppose que le sexe du blogueur soit bien identifié ce qui est le plus souvent le cas).

Maintenant amis blogueurs, je vous propose de jeter un œil sur votre blogroll.

► A lire aussi  : dans le New York Times (en anglais), Blogging’s Glass Ceiling.

Photo : dessin d’après J. Howard Miller (Mike Licht/ NotionsCapital.com/Flickr).

Article paru ici

N.P.


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